SARAH MAJERUS

— Il n’y a bel et bien aucun critère généralement reconnu de ce qui est une couleur, si ce n’est que c’est l’une de nos couleurs.
Ludwig Wittgenstein, Remarques sur les couleurs, Mauvezin, Trans-Europ-Repress, 1984.


On connait les quelques mots de Josef Albers : une couleur est nécessairement une somme d’interactions. Elle est, non seulement, une équation hasardeuse entre des phénomènes d’ordres physique, chimique et physiologique mais elle est également affaire d’acculturation, en ce sens où elle subit toujours le filtre (culturel) d’une société donnée.

Une teinte dépend tout autant de l’ambiance dans laquelle elle s’inscrit que de la surface sur laquelle elle se pose, de l’éclairage qui la touche, des yeux qui la regarde, du goût qui la jauge. C’est ce qui fait d’elle un élément aussi personnel (intime) qu’instable, impressionnable.


Cette instabilité, cette incertitude du médium coloré, voici précisément ce qui renseigne la pratique de Sarah Majerus. L’artiste travaille les multiples ambiguïtés et déboires liés aux questions de perception. Ses œuvres mettent en scène des perspectives architecturales détournées puis habitées par des teintes qui ne sont jamais tout à fait celles que l’on croit. Les façades peintes s’agglomèrent - s’écrasent les unes contre les autres - jusqu’à devenir ces surprenantes structures géométriques, au sein desquelles on devine, ici des fenêtres, là des piliers. Aucune forme ne commande ses voisines, toutes cohabitent sur un même plan. Et pour compromettre un peu plus les profondeurs, les points de fuite, Majerus restreint rigoureusement - de manière quasi-mathématique - ses palettes à des nuances de même intensité. De fait : une couleur trop saturée, trop éclatante aurait tôt fait de s’imposer comme un élément prédominant de la composition. Bloquer toute échappée colorée revient, en quelque sorte, à poursuivre cette politique d’intrication totale des espaces, des dimensions.

Car le véritable protagoniste des huiles de Majerus, c’est finalement le spectateur lui-même. En sacrifiant tout point de vue manifeste, «auctorial», l’artiste laisse à ce dernier le choix des armes, le choix d’adopter, donc, sa propre perspective, son propre point d’entrée dans l’œuvre. Plus encore : les interventions de Majerus se comportent comme les couleurs de Wittgenstein ou bien d’Albers. Elles s’affirment comme des expérimentations colorées qui dépendent aussi bien de l’œil du visiteur - du prisme de sa perception - que de l’environnement qui accueillerait cette supposée visite. Elles sont des agrégats d’interactions, des œuvres un peu volatiles que l’on ne fréquente qu’une seule fois, que l’on s’approprie, mais brièvement, le temps d’une rencontre.


IRIS LAFON Juin 2013

Anne Bertinchamps et Sarah Majerus
Same level
The Drawing Box, Tournai
Du 23 novembre au 15 décembre 2013


Dans le cadre de la biennale Watch this Space # 7 ayant pour thème la notion de frontière, les deux artistes belges Anne Bertinchamps et Sarah Majérus ont initié une collaboration inédite. La galerie The Drawing Box expose le résultat de ce dialogue pour le moins fécond. Si la définition de frontière regroupe plusieurs acceptions, elle joue néanmoins avec la question de la limite, qu’il s’agisse de la lisière entre deux États ou entre deux champs d’action distincts. De quelle nature est donc cette frontière qui divise autant qu’elle réunit les deux artistes exposées ? Est-il possible de faire cohabiter, coexister, dans l’espace de la page blanche, comme dans celui de la galerie, deux travaux de facture si différente, sans que l’un n’empiète inévitablement sur l’autre ?


Le titre donné à l’exposition, Same level, suppose un parti pris égalitariste, une abolition des hiérarchies entre les médiums, ainsi qu’entre les artistes. Mais il s’agit en réalité moins d’une fusion que d’une confrontation, visant à faire sortir l’autre de sa zone de confort. Pour se faire, Anne et Sarah ont adoptée une technique qui leur est étrangère – la découpe – afin de délimiter un terrain neutre. Le support choisi, le papier calque, permet quant à lui une transparence et des possibilités d’assemblages pratiquement infinies. Ainsi, chacune ajoute sa pierre à l’édifice, de manière à ce que le résultat final ne soit plus attribuable ni à l’une ni à l’autre. Alors que l’architecture impose sa grille géométrique, ses perspectives se diluent au contact des motifs aquatiques. Comme si la culture et la nature étaient à nouveau enfin réunies. La collaboration est fragile, éphémère. Aussi, l’exposition semble se déployer en deux temps : celui du passé et du présent. L’aller-retour entre les travaux antérieurs des deux artistes et les calques permet de concevoir ces derniers comme la synthèse de deux approches sinon opposées, du moins complémentaires.
Le travail d’Anne se mesure à l’aune d’un savoir-faire artisanal, d’une technique empruntée à la gravure, transposée dans le domaine du dessin. Instinctivement, sa limite est celle du cadre et de la marge. Elle joue de juxtapositions de différentes nuances de gris et des changements de direction du trait pour faire émerger de zones d’ombres des paysages rocheux ou des étendues d’eaux assoupies. Les ondulations nerveuses créent ainsi de légères vibrations qui parcourent la feuille comme une onde musicale. Le rythme et la musicalité des peintures de Sarah est tout autre. La peintre travaille à l’huile, par superpositions de couches successives. Elle s’inspire de photographies d’architecture, dont elle rompt l’harmonie en distordant les points de fuite et les perspectives. Le résultat crée pour le spectateur une vague sensation de trouble et de déséquilibre.


Le calque permet cette rencontre, ce jeu de correspondance, entre transparence et opacité. Comme si l’identité des deux artistes se fondait l’une dans l’autre. Où commence le travail de Sarah, où s’arrête le travail d’Anne ? La frontière, par définition mouvante, devient ici poreuse et acquière une dimension quasi-existentielle.


Septembre Tiberghien, novembre 2013